« Le cerveau magicien » de Roland Jouvent

 

Lorsque nous nous remémorons une altercation ou la racontons, ne mêlons-nous pas ce que nous avons dit et ce que nous aurions dû dire ?

Pour tirer notre épingle d’un jeu qui n’a pas tourné à notre avantage ? Le cerveau magicien, c’est cette capacité qu’a notre cerveau de nous donner une représentation de la réalité qui nous évite du stress ou du déplaisir et nous procure des satisfactions ou du plaisir.

Roland Jouvent explique pourquoi et comment les troubles psychiques sont des atteintes de ce cerveau magicien. Lorsqu’il n’est plus capable d’opérer sa magie, notre psychisme, confronté de plein fouet à la réalité, se rétracte ou s’effondre. Cette nouvelle approche du cerveau, qui a valu à Roland Jouvent la médaille d’argent du CNRS, fait comprendre pourquoi la guerre des psychothérapies n’aura pas lieu. Psychanalyse, comportementalisme et psychotrope, chacun à sa manière redonne au cerveau ses pouvoirs magiques. Roland Jouvent est professeur de psychiatrie à l’université Paris-VI. Il dirige le Centre émotion du CNRS, à la Salpêtrière

« Ils sont nés ensemble, ils ont grandi ensemble, ils finiront ensemble.
A eu deux, ces cerveaux empilés rassemblent toute la machine cérébrale humaine.
Leurs compétences proviennent de deux périodes successives de l’évolution.
A priori, tout les oppose.
L’un est rapide, intuitif, sensuel, arrogant, expressif, méfiant, rancunier. Sa rapidité va de pair avec son intuition. Sa sensualité provient de ce que c’est lui qui a faim, qui a soif, qui a des désirs sexuels, qui se met en colère.
C’est lui qui commande la force physique et sexuelle. La base de son caractère, c’est sa mémoire. Sa méfiance est garante de sa sécurité. Le caractère rancunier en découle : l’hippocampe et l’amygdale coopèrent côte à côte pour analyser les événements nouveaux en déployant leur historicité. Dans un contexte donné, chaque événement peut être comparé à des événements antérieurs par le système d’alerte. Oublier ce qu’on sait, les déboires qu’on a pu connaître, c’est d’abord prendre un risque. La rancune, c’est aussi un système de survie, quitte à s’en départir ensuite. Cet appareil sous-cortical regroupe les cerveaux reptiliens coiffés de ceux des vieux mammifères de la description de MacLean (l’animal en nous associe les deux structures les plus anciennes du cerveau : le cerveau reptilien qui gère les fonctions vitales en particulier la vigilance et le cerveau paléo-mammalien qui regroupe les structures limbiques) . Enfoui à l’intérieur de l’appareil cérébral, il ne grossit plus. Nous l’appellerons le cheval.

L’autre est plus lent, réflexif, intelligent, raisonneur, logique, associatif, il planifie, fait des liens, symbolise, métaphorise, commente, bavarde, digresse. Il vient des primates. C’est le néocortex. Il ne cesse de grossir, de s’épaissir, devenant chaque siècle plus intelligent et plus performant. Nous l’appellerons le cavalier.

Tous deux sont à la fois irréductibles à une seule entité et inséparables. L’un ne peut fonctionner sans l’autre. C’est le cheval, l’ancien, qui a aidé le cavalier à se développer, qui lui a donné l’intelligence. C’est le cheval qui continue de baigner la pensée (les humeurs…). Puis les choses se sont inversées dans le mouvement de l’histoire du vivant. Quand l’intelligence a supplanté la force physique, le néocortex est devenu le maître cavalier, il a pris les commandes.

Mais le cavalier a deux handicaps. Il n’est pas assez rapide, pas assez spontané, trop réflexif, trop compliqué…La survie nécessite souvent la vivacité : pour éviter une voiture, un obstacle, pour se défendre, il ne faut pas trop réfléchir. L’autre lacune du cavalier tient au fait qu’il ne sait pas respirer la vie : il peut l’imaginer, la transformer, la métaphoriser, se la remémorer, il ne la vit pas.

Qu’il s’agisse de souvenirs remémorés, de pensées imaginaires, il ne peut les ressentir seul. Sorte d’ordinateur désincarné, il n’a pas de programme pour éprouver. En d’autres termes, le cortex cavalier ne sait pas jouir. Alors il doit demander au cheval de donner de la vie, du corps, des sens à ses pensées et à ses souvenirs. Le cavalier donne le sens, le cheval donne les sens.

Ils sont donc condamnés à vivre ensemble. Ils  ont appris, ils continuent d’apprendre à se connaître, à s’apprécier, à se supporter. Mais la règle de base est immuable. Le cavalier commande, il doit maîtriser sa monture… Il adresse des messages « par le haut » (top-down).  Le cheval éprouve avant de penser, toujours prêt à s’emballer et à réagir viscéralement. S’il a peur, il se cabre. D’origine ancienne, il envoie des informations « par le bas » (bottom-up).

De l’harmonie et de la complicité entre les deux compères dépend la magie humaine. »

Extrait tiré du livre « Le cerveau magicien » De la réalité au plaisir psychique de Roland Jouvent (Professeur en psychiatrie)